Des millionnaires veulent payer plus d'impôts ? Rien ne les en empêche
Des millionnaires face au budget, et une question simple
Le gouvernement De Wever a jusqu’au 15 octobre 2026 pour boucler son budget 2027. Le défi est connu : dix milliards d’euros restent à trouver pour ramener le déficit public à un niveau acceptable d’ici 2029, selon La DH. Dans ce contexte, une idée revient en boucle dans le débat public : taxer davantage les très riches. Selon les sondages cités par La DH, près de 70 % des Belges y seraient favorables.
Dans ce climat, La DH a recueilli les déclarations de plusieurs entrepreneurs fortunés. Roland Duchâtelet, milliardaire belge, affirme qu’il ne verrait pas d’un mauvais œil une contribution plus élevée. À une condition : que l’État cesse, selon ses propres mots, de « dilapider l’argent des citoyens ». Il note au passage que les dépenses publiques sont passées de 35 % à 50 % du PIB en quelques années. D’autres noms circulent dans ce débat, parmi lesquels Luc Pire, Bruno Fierens, Eric Domb ou Marc Coucke.
C’est une déclaration d’intention. Mais une déclaration reste une déclaration.
Ce que la loi permet déjà, et que personne ne fait
Voici ce que l’on sait moins : en Belgique, contribuer volontairement à l’effort collectif au-delà de ses obligations légales est parfaitement possible. Plusieurs mécanismes existent, accessibles à n’importe quel citoyen ou résident, et a fortiori à ceux dont le patrimoine se chiffre en centaines de millions d’euros.
Le don à l’État fédéral est le plus direct. Un contribuable peut effectuer un virement sur le compte du Service Public Fédéral Finances, avec en communication la mention qu’il s’agit d’une contribution volontaire. Cet argent entre dans les recettes générales du budget fédéral, exactement là où le gouvernement cherche ses dix milliards.
Le don aux fondations d’utilité publique reconnues constitue une autre voie. Ces entités financent des missions d’intérêt général que l’État délègue ou ne couvre plus : recherche médicale, aide sociale, patrimoine culturel. Un don à une fondation reconnue ouvre droit à une déduction fiscale de 45 % à partir de 40 euros, ce qui signifie que la contribution nette est encore allégée. Pour celui qui veut payer plus, l’effet est réel, même si l’État récupère moins qu’avec un virement direct.
La renonciation volontaire à certains avantages fiscaux est une troisième option, moins connue mais juridiquement valide. Un contribuable n’est pas obligé de déduire toutes les charges auxquelles il a droit. Ne pas les déclarer, c’est accepter de payer davantage que le minimum légal. Discret, sans déclaration publique, mais immédiatement effectif.
Pourquoi la déclaration d’intention n’est pas la contribution
Roland Duchâtelet a déclaré à La DH qu’il est « prêt à payer plus d’impôts ». Il n’a pas dit qu’il l’avait fait. La nuance est importante.
La déclaration d’intention a une valeur politique : elle pèse dans le débat sur la réforme fiscale. Mais elle n’apporte rien au budget de l’État tant qu’elle reste une déclaration. Chacun des entrepreneurs cités aurait pu, hier, effectuer un virement volontaire au Trésor. Le cadre légal le permettait. Rien n’indique qu’ils l’ont fait.
Ce n’est pas un reproche : personne n’est obligé de donner au-delà de ses obligations. Mais c’est précisément le point. Quand quelqu’un affirme vouloir contribuer davantage, et que les outils pour le faire existent déjà, la question suivante est naturelle : qu’est-ce qui l’en empêche ?
La réponse de Roland Duchâtelet est, au fond, cohérente : il conditionne sa contribution supplémentaire à une meilleure gestion publique. C’est une position défendable. Un entrepreneur qui a construit sa fortune en contrôlant chaque euro dépensé n’a aucune raison d’arroser un système qu’il juge inefficace. Il dit d’ailleurs que les dépenses publiques ont « explosé » et que l’État n’a pas l’instinct de survie d’une entreprise privée. On peut être en désaccord avec ce diagnostic, mais il est formulé clairement.
La vraie question que le débat esquive
Ce qui est plus gênant, c’est le glissement rhétorique qui consiste à dire « je veux payer plus » pour ensuite réclamer une loi qui obligerait tout le monde à le faire. Ce n’est plus une contribution volontaire : c’est une contrainte imposée à d’autres.
Fabian Pinckaers, fondateur d’Odoo, avait exposé la mécanique concrète dans La DH : valorisé à environ dix milliards d’euros, son patrimoine est essentiellement composé de parts dans son entreprise. Appliquer un taux de 0,60 % sur les grandes fortunes, comme le proposent certains, l’obligerait à trouver plus de 30 millions d’euros par an en liquidités, alors qu’il dit ne pas disposer de plus de 100 000 euros sur son compte bancaire. Sa conclusion était sans ambiguïté : quitter la Belgique serait sa seule option.
Ce cas illustre ce que le débat sur la taxation des riches tend à occulter : une fortune n’est pas un stock d’argent liquide. C’est souvent un pari sur l’avenir, des emplois, une chaîne de valeur. Taxer le stock peut obliger à le vendre ou à le délocaliser, ce qui réduit la base fiscale plutôt que de l’élargir.
Ce que chacun peut faire sans attendre le Parlement
Si la conviction est sincère, la bonne nouvelle est qu’elle n’a pas besoin d’une loi pour se traduire en actes. Le Service Public Fédéral Finances accepte les contributions volontaires. Les fondations d’utilité publique manquent de fonds. Et le code des impôts ne force personne à utiliser toutes ses déductions.
Le débat sur la réforme fiscale est légitime, et les dix milliards à trouver sont réels. Mais entre « je suis prêt à payer plus » et un virement effectué, il y a un geste très simple que rien n’empêche de poser dès aujourd’hui.