Affaire Moinil : « Cachez ce sein que je ne saurais voir» beaucoup de bruit pour ne conclure à rien
Un procureur parle, la Belgique s’emballe, puis plus rien
Le 27 septembre 2026, Julien Moinil, procureur du Roi de Bruxelles, choisit une conférence de presse pour révéler qu’un député bruxellois l’a contacté par téléphone afin d’obtenir la libération d’un détenu. Pas de nom, pas de date précise, pas d’indication sur la suite donnée à l’appel. Juste cette bombe lâchée devant les caméras, rapportée notamment par La Libre Belgique et Sudinfo. Les réactions ne tardent pas : Ecolo réclame des clarifications, selon Sudinfo, des observateurs s’interrogent, les réseaux s’enflamment. Deux jours plus tard, la RTBF rapporte que le parquet de Bruxelles publie un communiqué pour clore le dossier : les faits évoqués « ne constituent pas, dans le chef du député, une infraction pénale, puisque cette demande n’était assortie d’aucune promesse, offre ou avantage quelconque ». Rideau. Le bruit, immense. Le résultat, nul. On pense, à cette occasion, aux célèbres déclarations du procureur Bourlet en son temps : « Si on me laisse faire… » Une formule qui avait résonné fort, avant de se dissoudre dans le silence des institutions.
Ce que l’on a dit, et ce que l’on n’a pas vérifié
Revenons à la mécanique de cette séquence. Moinil décrit un appel reçu, juge le niveau de compétence et d’intégrité au parlement bruxellois « laissant pantois », selon 21news.be repris dans un précédent article de Belgique Infos, et n’indique ni ce qu’il a répondu, ni ce qu’il est advenu du détenu concerné. Puis, deux jours plus tard, son propre parquet annonce qu’il n’y a pas infraction.
La conclusion repose sur un raisonnement précis : l’appel n’était assorti d’aucune promesse, offre ou avantage. Autrement dit, comme rien n’a été proposé explicitement au moment de l’appel, il n’y a pas corruption.
Mais cette affirmation appelle une question sérieuse : pour en être certain, encore faudrait-il avoir ouvert une instruction et l’avoir conduite jusqu’au bout. Un retour d’ascenseur ne se propose pas toujours de but en blanc, au fil d’un premier coup de téléphone. Il peut se négocier plus tard, discrètement, sans laisser de trace immédiate. Sans instruction formelle, sans auditions, sans vérification de l’ensemble des contacts qu’a pu avoir ce député avec la magistrature, comment affirmer avec certitude qu’aucun avantage n’était sous-entendu, attendu, ou habituel ?
La question que ce classement ne règle pas
Il y a une autre dimension que le communiqué du parquet effleure sans la traiter. Comme Belgique Infos l’a souligné dans un précédent article, si un élu téléphone à un procureur pour demander la libération d’un détenu, c’est qu’il pense que cela peut fonctionner. Cette démarche suppose, au minimum, une certaine familiarité avec les usages, une conviction que la sollicitation n’est pas absurde.
Cela oblige à poser des questions que ni Moinil ni son parquet n’ont jugé utile d’adresser publiquement. D’autres magistrats ont-ils été sollicités de la même façon, par ce député ou par d’autres ? Y a-t-il eu, dans le passé, des faveurs accordées discrètement, sans que quiconque en soit jamais informé ? Le classement sans suite d’un appel isolé ne répond pas à ces interrogations. Il les dissout simplement dans le silence.
L’immunité, ce bouclier commode
Ce qui rend l’ensemble particulièrement inconfortable, c’est que les deux parties en présence bénéficient d’une protection institutionnelle. Les députés jouissent de l’immunité parlementaire. Les magistrats, de leur côté, disposent de garanties d’indépendance qui les placent à l’abri des poursuites ordinaires dans l’exercice de leurs fonctions. Ces protections existent pour de bonnes raisons : empêcher qu’un juge soit intimidé, empêcher qu’un élu soit poursuivi pour ses votes. Mais elles créent aussi une zone grise où les comportements douteux peuvent prospérer sans jamais être vraiment éclairés.
Quand un procureur accuse publiquement un parlementaire sans le nommer, puis que son propre service classe l’affaire sans instruction approfondie, personne ne peut ni se défendre formellement, ni être mis en cause. Le député anonyme reste sous le soupçon d’une accusation publique sans en avoir les conséquences juridiques. Le procureur a parlé sans que ses propres affirmations soient soumises à examen.
Beaucoup de bruit pour une occasion manquée
Une démocratie qui se réclame de l’exemplarité méritait mieux que cette séquence. Pas un procès expéditif, pas un lynchage médiatique, mais une instruction sérieuse, conduite selon les règles, qui aurait permis de répondre à une question simple : y avait-il, oui ou non, une relation de faveur en train de se nouer entre un élu et un magistrat ?
Ce n’est pas ce qui s’est passé. On a eu une déclaration tonitruante, une polémique, puis un communiqué qui referme le dossier avant même qu’il ait été vraiment ouvert. Le résultat concret : ni le député n’est blanchi de façon convaincante, ni la question de fond sur les pratiques de certains élus face à la justice n’est tranchée. L’affaire Moinil restera, comme d’autres avant elle, une parenthèse bruyante qui n’aura rien changé.