Berlin : Die Linke au pouvoir, les expropriations massives au programme
Die Linke remporte Berlin et ressort un vieux programme
À Berlin, le parti d’extrême gauche Die Linke vient de remporter les élections municipales. Elif Eralp, figure de proue de cette victoire, est en bonne position pour devenir Regierende Bürgermeisterin, c’est-à-dire maire-gouverneure de la capitale allemande, selon la Neue Zürcher Zeitung. Mais avant même de s’installer au Rotes Rathaus, l’hôtel de ville berlinois, Eralp doit composer avec une aile radicale de son propre parti, qui entend profiter de l’occasion pour remettre sur la table un projet aussi spectaculaire que coûteux : l’expropriation massive de logements privés.
Ce n’est pas une idée nouvelle à Berlin. La ville a déjà organisé en 2021 un référendum non contraignant sur l’expropriation des grands propriétaires immobiliers. Cette fois, Die Linke arrive au pouvoir avec un vrai mandat électoral, et une partie du mouvement veut en faire usage sans attendre.
Ce que « expropriation » veut dire concrètement
Le mot est fort, et il mérite une traduction simple. Exproprier un propriétaire, c’est lui retirer son bien par la force de la loi. En droit allemand, cela ne peut se faire sans indemnisation, ce qui signifie que la ville devrait acheter des dizaines de milliers de logements à leur valeur de marché. Le chiffre circule depuis des années dans le débat berlinois : certaines estimations évoquent plusieurs dizaines de milliards d’euros pour nationaliser les grands parcs immobiliers visés.
Qui paie ? Pas les partisans de l’expropriation. Pas les élus qui la votent. La facture tombe sur le contribuable berlinois, et au-delà, sur le mécanisme fédéral allemand de péréquation financière entre les Länder, appelé Länderfinanzausgleich. Ce système redistribue chaque année des milliards des régions riches, comme la Bavière ou le Bade-Wurtemberg, vers les régions déficitaires, dont Berlin fait partie depuis des décennies.
Berlin, bénéficiaire chronique d’une solidarité qu’elle met à rude épreuve
Berlin reçoit chaque année des transferts nets considérables via cette péréquation. La ville est structurellement déficitaire : ses recettes fiscales propres ne couvrent pas ses dépenses. Elle vit donc, en partie, grâce aux impôts collectés dans d’autres régions d’Allemagne.
La Neue Zürcher Zeitung pose la question directement : si Berlin décide de lancer un programme d’expropriations massives, un projet politique local et coûteux, est-il normal que la communauté nationale en absorbe une partie de l’addition via la péréquation ? La réponse du journal est non. Chaque Land doit assumer les conséquences financières de ses propres choix politiques. C’est la condition minimale pour que les décideurs locaux aient une raison de se montrer responsables.
C’est là que le mécanisme se grippe. Quand une ville sait qu’une partie de ses dépenses sera, in fine, mutualisée avec d’autres, elle n’a pas les mêmes incitations à peser le coût de ses projets. Le risque est pris par les élus berlinois. La facture est partagée avec des contribuables bavarois ou badois qui n’ont pas voté pour ce programme et n’en bénéficieront pas.
La vraie hürde : les extrémistes dans la propre maison d’Eralp
La NZZ signale qu’Elif Eralp elle-même doit faire face à une tension interne sérieuse. Une partie de Die Linke ne veut pas simplement gouverner Berlin : elle veut utiliser ce mandat pour pousser le programme d’expropriation le plus loin possible, quitte à fragiliser la future coalition. Cette aile du parti représente un test de gouvernabilité avant même que l’exécutif soit formé.
Pour Eralp, le choix est clair sur le papier : soit elle contient cette aile radicale et tente de gouverner de façon pragmatique, soit elle lui cède et s’engage dans une bataille juridique et financière qui durera des années, mobilisera des ressources publiques massives et produira peu de nouveaux logements accessibles.
Ce que l’histoire immobilière de Berlin enseigne
Berlin a l’une des proportions de logements locatifs les plus élevées d’Europe. La ville a déjà expérimenté, en 2020, un blocage des loyers (Mietendeckel) déclaré inconstitutionnel par la Cour constitutionnelle fédérale en 2021. Résultat concret : pendant la période de gel, l’offre de logements à louer s’est contractée, les propriétaires ayant préféré vendre plutôt que louer à perte. Quand le signal du prix est étouffé, les vendeurs sortent du marché.
L’expropriation suit la même logique, en plus radical. Elle ne crée pas un seul logement supplémentaire. Elle transfère la propriété d’une main privée à une main publique, au prix fort, sans augmenter d’un appartement le parc disponible.
Ce dont Berlin a besoin, c’est de construire. Cela suppose de simplifier les permis, de libérer du foncier, de réduire les délais administratifs qui font que construire dans la capitale allemande prend deux fois plus de temps que dans des villes comparables. Aucune de ces mesures ne figure en tête du programme de l’aile radicale de Die Linke. Ce n’est pas un oubli : c’est un choix.