Dépenses publiques à 54 % du PIB : le vrai problème que deux économistes refusent de voir
Quand l’analyse juste mène à la mauvaise conclusion
Paul De Grauwe (London School of Economics) et Michel Gevers (UCLouvain), membres de Carta Academica, publient cette semaine dans Le Vif une carte blanche qui fait grand bruit. Leur diagnostic de départ est solide : depuis 2013, les recettes fiscales de l’État belge ont reculé de 52,5 % à 49 % du PIB, tandis que le déficit public s’est creusé de 3,1 % du PIB en 2014 à 5,2 % en 2025, selon les données qu’ils citent. La dette publique, elle, stagne à 107 % du PIB, exactement le même niveau qu’en 2014, après douze ans de gouvernements successifs. Le constat est accablant. Mais la prescription qui suit est, elle, profondément décevante.
Des dépenses “en baisse” à 54 % du PIB : un tour de passe-passe statistique
Les deux auteurs se félicitent que les dépenses publiques aient « légèrement décru » depuis 2013, passant de 56 % à 54 % du PIB. Ils présentent ce recul comme une forme d’effort consenti. Ils omettent de dire ce que ce chiffre signifie concrètement : la Belgique consacre plus de la moitié de toute la richesse produite sur son territoire à la dépense publique. C’est l’un des ratios les plus élevés du monde développé. Appeler cela une cure d’austérité, c’est confondre un régime hypercalorique légèrement allégé avec une perte de poids.
À ce niveau de dépenses, l’État ne finance plus seulement les services qu’aucun acteur privé ne peut rendre. Il finance aussi tout ce qu’il s’est progressivement attribué sans jamais demander si quelqu’un d’autre pouvait le faire mieux et moins cher. La question n’est pas de savoir si les dépenses ont baissé de deux points de PIB : elle est de savoir pourquoi elles restent aussi hautes, et ce qu’elles coûtent à chaque ménage belge avant même que celui-ci ait touché son premier euro de salaire net.
Les voitures de société : une niche qui n’existerait pas sans la fiscalité confiscatoire
Pour expliquer le manque à gagner fiscal, De Grauwe et Gevers citent les voitures de société, qu’ils qualifient de « particularité bien belge » représentant une perte de 5,2 milliards d’euros pour le budget de l’État. C’est un chiffre réel, mais l’explication qu’ils en donnent est à l’envers.
Les voitures de société n’ont pas été inventées par des employeurs généreux ni par des lobbyistes habiles. Elles existent parce que la taxation du salaire en Belgique est si lourde qu’employeurs et travailleurs ont cherché ensemble une compensation en nature moins ponctionnée. Si un euro de salaire brut ne délivre que quarante ou cinquante centimes nets au salarié après cotisations et impôts, il est rationnel de trouver un autre véhicule pour transmettre de la valeur. La niche fiscale n’est pas la cause du problème : elle en est le symptôme. Supprimer la niche sans toucher à la pression fiscale sur le salaire, c’est supprimer la soupape sans baisser la pression dans la chaudière.
Passer en société : un problème de niveau, pas de comportement
De Grauwe et Gevers s’inquiètent également du fait que de plus en plus de travailleurs à hauts revenus abandonnent le statut de salarié pour se constituer en société, un mécanisme dont le recours aurait « quasiment été multiplié par trois au cours des six dernières années », selon leur carte blanche. Ils y voient une forme de dérobade fiscale.
Mais là encore, le raisonnement désigne le mauvais coupable. Si des dizaines de milliers de personnes organisent leur activité différemment pour alléger leur charge fiscale et sociale, ce n’est pas parce qu’elles sont mal intentionnées. C’est parce que le niveau de prélèvement sur le salaire est tel qu’il rend cette réorganisation économiquement indispensable. La solution n’est pas de rendre le passage en société plus difficile : c’est de rendre le statut de salarié moins pénalisant. Rendre la cage plus solide n’est pas une politique économique.
Là où les deux économistes ont raison : les vrais cadeaux fiscaux
Il faut leur rendre justice sur un point, et il est de taille. Les deux auteurs pointent explicitement le rôle de Didier Reynders, ministre des Finances pendant douze ans, dans la mise en place de mécanismes d’optimisation fiscale qui ont profité à une minorité très aisée. Et leur chiffre final mérite d’être lu attentivement : aujourd’hui en Belgique, les personnes dont les revenus se situent dans le top 1 % paient 23 % d’impôts, directs et indirects confondus, tandis que la moyenne nationale s’élève à 43 %, toujours selon leur carte blanche publiée dans Le Vif.
C’est ici, et seulement ici, que le mot de « cadeau fiscal » trouve sa justification. Non pas parce que quelqu’un paierait trop peu dans l’absolu, mais parce que des règles taillées sur mesure ont créé une inégalité de traitement que rien ne justifie dans le droit commun. Quand un salarié ordinaire supporte 43 % de prélèvements et qu’un dirigeant fortuné en supporte 23 % grâce à des montages légaux construits par le législateur lui-même, ce n’est plus de l’optimisation : c’est une distorsion organisée par le politique.
Le verre à moitié vide ou trop plein ?
C’est là que la démonstration de De Grauwe et Gevers bascule. Leur conclusion implicite est que les 23 % du top 1 % sont trop bas, et qu’il faut les faire monter vers les 43 %. Mais personne ne pose la question inverse : et si c’était les 43 % qui étaient trop hauts ?
Payer 43 % de ses revenus en impôts et cotisations, ce n’est pas une contribution neutre à la vie collective. C’est un frein réel à l’effort, à l’investissement, à la prise de risque. Un travailleur qui sait que chaque euro supplémentaire gagné sera prélevé pour moitié a moins de raisons de travailler davantage, de créer une entreprise ou d’embaucher un premier salarié. Ce coût-là, personne ne le comptabilise dans les colonnes du budget, parce qu’il est fait de décisions qui ne se prennent pas, d’entreprises qui ne se créent pas, de richesses qui ne se produisent pas.
Une flat tax, c’est-à-dire un taux unique appliqué à tous les revenus sans exception ni dérogation, permettrait de fixer ce taux autour de 33 à 35 %, d’éliminer d’un coup tous les montages qui permettent aujourd’hui au top 1 % de n’en payer que 23 %, et d’alléger la charge qui pèse sur ceux qui en paient 43 %. Le budget n’y perdrait rien si les bases imposables cessaient d’être rongées par l’optimisation. Et chaque travailleur, quelle que soit sa situation, saurait exactement ce qu’il doit et pourquoi.
Ce que les deux économistes ont réussi, c’est démontrer avec précision que le système actuel est à la fois trop lourd pour les uns et truqué pour les autres. Ils ont posé le bon diagnostic. Ils ont simplement refusé d’en tirer la conséquence logique.