Les Belges déplacent leurs capitaux vers la Suisse et le Luxembourg face à l'instabilité fiscale
Un climat de défiance qui pousse les capitaux hors de Belgique
Taxe sur les plus-values, débats sur une imposition des patrimoines supérieurs à 500 000 euros, fragilité budgétaire des États européens : la Belgique traverse une séquence fiscale agitée, et les épargnants fortunés ne restent pas les bras croisés. Selon des professionnels du secteur interrogés ce samedi 10 octobre 2026 par La Libre, les flux de capitaux quittant la Belgique en direction du Luxembourg et de la Suisse sont devenus “considérables”.
Ce n’est pas encore un exode de personnes. C’est d’abord un exode d’argent. Et la distinction mérite d’être posée clairement.
Ce que les professionnels observent sur le terrain
Bertrand Marot, administrateur délégué de la Banque Transatlantique Belgium, le dit sans ambages dans les colonnes de La Libre : “On sent beaucoup de préoccupation chez nos clients à propos de l’instabilité générale. L’environnement ne donne pas beaucoup d’espérance. Les gens se méfient de plus en plus des États.”
Un autre dirigeant bancaire, cité anonymement par La Libre, va plus loin : “Les flux sont considérables. Je constate aussi que la mobilité des capitaux est beaucoup plus forte en Flandre que dans les autres Régions du pays.”
Le Luxembourg et la Suisse sont perçus comme des places sûres, non pas principalement pour leur niveau de taxation, mais pour ce qu’ils représentent en termes de stabilité juridique et de prévisibilité. Ce qui rassure un investisseur, ce n’est pas forcément un taux d’imposition plus bas : c’est la certitude que les règles ne changeront pas d’une législature à l’autre.
La loi Sapin 2, un signal d’alarme pour les épargnants
Parmi les éléments qui alimentent cette inquiétude, Bertrand Marot pointe un dispositif français : la loi Sapin 2, qui autorise l’État à bloquer ou limiter les retraits d’assurances-vie en cas de menace grave sur le système financier. Aucune disposition équivalente n’existe encore en Belgique, mais le simple fait qu’un pays voisin l’ait inscrite dans son droit suffit à rendre l’idée plausible ailleurs.
“Cela fait peur à tout le monde”, rapporte La Libre. Et quand une mesure fait peur, même si elle ne s’applique pas encore, les comportements changent avant qu’elle n’arrive. C’est précisément ce qu’on observe : des déplacements d’actifs anticipatoires, pas des réactions à une décision déjà prise.
Les Engagés relancent la pression sur le patrimoine
Dans ce contexte, le débat politique belge ajoute une couche d’incertitude. La RTBF rapporte que Les Engagés ont récemment relancé l’idée de taxer les patrimoines dépassant 500 000 euros, une proposition qui place le MR dans une position inconfortable au sein de la coalition. Qu’elle aboutisse ou non, cette discussion envoie un signal : la question de l’imposition du capital n’est pas fermée, et chaque nouvelle formation gouvernementale peut remettre le dossier sur la table.
Pour un épargnant qui planifie à dix ou vingt ans, cette incertitude a un coût réel. Déplacer des actifs vers une juridiction plus stable n’est pas une décision irrationnelle : c’est une réponse logique à un environnement perçu comme imprévisible.
Partir avec ses capitaux sans partir avec ses valises
Thomas Descors, président de la Belgian Family Office Association, nuance pourtant le tableau dans La Libre : les Belges fortunés s’expatrient rarement. “La Belgique reste un pays confortable pour les grosses fortunes. Elle offre une qualité de vie appréciable. Et puis les Belges restent plus sédentaires que notamment les Italiens.”
Jean-Louis Waucquez, fondateur du cabinet Yours, ajoute que la défiance n’est pas uniquement fiscale. Elle reflète une perte de confiance dans la capacité des gouvernants à gérer efficacement l’argent public. “Dans certains pays, il y a une baisse du consentement à l’impôt. C’est un signe majeur d’une perte d’adhésion au modèle social”, dit-il à La Libre.
C’est ce point qui mérite d’être pris au sérieux : la résistance à l’impôt ne vient pas toujours d’un refus de contribuer. Elle vient souvent du sentiment que l’argent versé ne produit pas les résultats attendus, et que les règles peuvent changer sans préavis.
Ce que le mouvement des capitaux dit vraiment
Quand des épargnants déplacent leurs avoirs, ils ne font pas une déclaration idéologique. Ils prennent une décision concrète, fondée sur un calcul simple : dans quel pays mes actifs sont-ils le mieux protégés contre l’arbitraire, l’instabilité législative et les retournements de politique fiscale ?
La réponse que donnent aujourd’hui de nombreux Belges aisés, c’est : pas en Belgique. Pas entièrement, en tout cas.
La leçon pour les décideurs politiques est directe. Si l’objectif est de financer des dépenses publiques supplémentaires en taxant davantage le capital, il faut d’abord répondre à cette question : pourquoi quelqu’un laisserait-il son argent dans une juridiction dont les règles changent à chaque coalition, quand il peut, légalement et simplement, le placer là où elles ne changent pas ?