Bruno Colmant, père des intérêts notionnels, dénonce une "violence sociale absolument totale" sur les allocations familiales wallonnes

Illustration : Bruno Colmant, père des intérêts notionnels, dénonce une "violence sociale absolument totale" sur les allocations familiales wallonnes

Ce jeudi 1er octobre 2026, sur les ondes de Bel RTL, l’économiste Bruno Colmant a vivement réagi à la proposition de son confrère Étienne de Callataÿ, qui estimait la veille que la Wallonie devait envisager des économies sur les allocations familiales. Colmant, figure connue notamment pour avoir conçu le régime des intérêts notionnels, a dénoncé une “violence sociale absolument totale”. Derrière l’émotion du témoignage, une question budgétaire très concrète reste entière : qui peut encore se permettre de ne pas la poser ?

“Scandalisé” : le mot fort d’un économiste influent

Interrogé sur l’hypothèse d’une réduction ou d’une désindexation des allocations familiales wallonnes, Bruno Colmant n’a pas mâché ses mots. Selon 7sur7.be, il s’est dit “scandalisé par ce débat” et a défendu sa position avec un argument personnel : élevé dès l’âge de 9 ans dans une famille monoparentale, avec une mère enseignante en secondaire et trois enfants à charge, il affirme que “sans les allocations familiales, on ne s’en serait pas sorti du tout.”

Le témoignage est sincère. Mais il décrit une réalité des années 1970 ou 1980, une époque où le système de protection sociale belge avait une architecture très différente, où les revenus médians, les loyers, les frais d’études et l’accès au crédit n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Utiliser ce souvenir pour bloquer toute réforme en 2026, c’est confondre l’utilité d’un filet de sécurité avec l’intangibilité de sa forme actuelle.

La Wallonie dos au mur, la Flandre déjà passée à l’acte

Le contexte n’est pas abstrait. Selon Belgique Infos, la Flandre a acté dans le cadre de son accord budgétaire la suppression du Groeipakket pour les jeunes de plus de 23 ans, contre 25 ans jusqu’ici, et la prime de naissance de 1 310,75 euros ne sera plus versée qu’au premier enfant. Au total, plus de 1,2 milliard d’euros d’économies ont été dégagées sur les seules dépenses flamandes liées aux allocations familiales, selon VRT NWS.

La Wallonie, qui gère ses propres allocations familiales depuis la sixième réforme de l’État, observe ce mouvement. Selon RTL, des économies similaires y sont envisagées. Étienne de Callataÿ l’a dit sans détour sur Bel RTL : la situation budgétaire wallonne est “encore plus compliquée” qu’en Flandre, et la Région est “dos au mur.”

Ce n’est pas une posture idéologique. C’est une contrainte arithmétique : quand les recettes ne couvrent plus les dépenses, quelqu’un finit par payer la différence, soit par l’impôt, soit par la dette, soit par la réduction des prestations. Le débat porte sur qui supporte ce coût, et comment.

La génération qui hérite d’une facture qu’elle n’a pas choisie

Il y a une question que personne ne formule clairement dans ce débat, mais qui mérite d’être posée sans détour : n’est-ce pas la génération de Bruno Colmant qui a présidé, pendant des décennies, à l’accumulation des déficits wallons ? Les choix politiques et les arbitrages budgétaires qui ont conduit la Wallonie dans cette impasse ont été faits par des décideurs, des conseillers et des experts qui sont aujourd’hui à l’âge de la retraite ou proches de l’être.

Les familles qui élèvent des enfants en 2026 héritent d’une région épuisée financièrement. Leur demander, en plus, de renoncer à toute réforme du système au nom d’un souvenir d’enfance, c’est ajouter une injonction morale à une contrainte déjà lourde.

Ce que les allocations familiales font réellement, et pour qui

Colmant soulève un point qui mérite attention : désindexer les allocations ou les supprimer à partir du deuxième ou troisième enfant reviendrait, selon lui, à ce que “l’État commence à jouer un rôle dans la composition des familles.” C’est un argument sérieux, et il faut le prendre au sérieux.

Mais il y a une autre question, tout aussi sérieuse : à quoi servent des allocations familiales versées jusqu’à 25 ans ? Comme le note Belgique Infos en reprenant l’analyse de l’économiste Geert Noels, les deux objectifs, soutenir un enfant en bas âge et financer les études supérieures d’un jeune adulte vivant encore chez ses parents, ne sont pas équivalents. Une allocation versée à la naissance compense un coût réel et immédiat pour tous les parents, quelle que soit leur situation. Une allocation versée jusqu’à 25 ans ressemble davantage à une subvention aux ménages qui peuvent se permettre des études longues.

Par ailleurs, ceux qui invoquent la chute de la natalité pour s’opposer à toute réduction devraient expliquer pourquoi les allocations familiales, dans leur format actuel, n’ont pas empêché cette chute. Le taux de fécondité en Belgique n’a cessé de reculer malgré un système parmi les plus généreux d’Europe. L’argument de la natalité ne tient pas seul.

Ce qu’une réforme cohérente pourrait ressembler

Réformer ne signifie pas supprimer. Une piste sérieuse existe : appliquer les nouvelles règles uniquement aux enfants qui n’ont pas encore commencé leur parcours, et maintenir les conditions existantes pour ceux dont les familles ont déjà organisé leur budget en conséquence. C’est le principe qu’un utilisateur du réseau X soulignait dès le 29 septembre 2026, repris par Belgique Infos : on ne change pas les règles en cours de route pour ceux qui sont déjà en chemin.

Sur ce point, la prudence est légitime. Une famille qui a budgété les études de son enfant sur la base d’allocations perçues jusqu’à 25 ans n’a pas commis d’erreur. Lui retirer cette ressource rétroactivement serait injuste.

Mais concentrer les allocations sur les premières années de vie, là où le coût de l’enfant est universel et le besoin de soutien le plus direct, tout en révisant leur versement prolongé au-delà de la majorité, ce serait rendre le système plus lisible, plus ciblé, et soutenable pour une région qui n’a plus les moyens de tout financer comme avant. C’est une décision difficile. Mais la difficulté d’une décision n’est pas une raison de l’éviter indéfiniment.