Grève des contrôleurs aériens à Charleroi : des salariés jusqu'à 13 000 € brut qui prennent 150 000 passagers en otage

Illustration : Grève des contrôleurs aériens à Charleroi : des salariés jusqu'à 13 000 € brut qui prennent 150 000 passagers en otage

Des contrôleurs qui gagnent jusqu’à 13 000 € brut par mois viennent de déclencher 24 nuits de grève

Une grève de 24 nuits a débuté cette semaine à l’aéroport de Charleroi. Elle est l’œuvre des contrôleurs aériens de Skeyes, l’entreprise publique autonome qui gère l’espace aérien belge. Selon RTL Info, l’impact sur les voyageurs est qualifié d’« important ». Le chiffre est concret : 150 000 passagers sont directement concernés, sans aucune alternative pour rejoindre leur destination.

La raison du conflit ? Non pas des licenciements, non pas une dégradation des conditions de travail au sens strict, mais la future tour de contrôle numérique de Namur. Quand celle-ci sera opérationnelle, probablement l’année prochaine selon 7sur7.be, les contrôleurs de Charleroi et de Liège devront se rendre à Namur plutôt que sur leur aéroport actuel. Un changement de trajet. Rien de plus.

Un accord presque signé, torpillé par un seul homme

Ce qui rend cette grève encore plus difficile à défendre, c’est le contexte dans lequel elle a éclaté. Selon un document interne auquel l’agence Belga a eu accès et que rapporte 7sur7.be, un accord préliminaire était déjà sur la table : augmentations salariales, indemnité kilométrique supplémentaire pendant trois ans, et même deux jours de congé déménagement pour ceux qui souhaiteraient s’installer plus près de Namur.

C’est-à-dire que l’employeur avait déjà cédé sur l’essentiel. Toujours selon 7sur7.be, un seul contrôleur aérien n’aurait pas accepté cet accord et aurait convaincu ses collègues de cesser le travail. Une décision individuelle qui s’est transformée en paralysie collective pour des dizaines de milliers de personnes.

Qui sont ces employés de Skeyes, et combien gagnent-ils ?

Skeyes, anciennement appelée Belgocontrol, assure le contrôle de l’espace aérien belge jusqu’à environ 7,5 kilomètres d’altitude, à destination et en provenance de tous les aéroports du pays. Ses contrôleurs aériens font partie des salariés les mieux rémunérés du secteur public belge : jusqu’à 13 000 euros brut par mois, selon les chiffres publiés par 7sur7.be.

Ce niveau de rémunération n’est pas le fruit du hasard. Il reflète la rareté de la compétence, la durée de la formation et la responsabilité réelle du métier. Personne ne le conteste. Mais il dit aussi quelque chose d’important : ces travailleurs ne sont pas des précaires qui luttent pour survivre. Ce sont des professionnels très bien protégés, dans une entreprise publique autonome, qui font grève pour éviter de changer de ville de travail alors qu’un accord de compensation leur était proposé.

Le vrai problème : quand la grève devient une prise d’otages

Il faut ici poser une question que l’on évite soigneusement dans les négociations sociales belges : la grève dans un secteur sans concurrence a-t-elle les mêmes effets qu’ailleurs ?

Quand BPost fait grève, le courrier s’arrête. Mais les colis continuent à circuler, parce que des alternatives existent : DHL, DPD, Bpost n’a plus le monopole absolu sur ce segment. Le consommateur a une porte de sortie. Il subit une gêne, pas une impasse.

Avec les contrôleurs aériens, il n’existe aucune porte de sortie. Skeyes gère l’intégralité de l’espace aérien belge. Aucune compagnie aérienne ne peut faire décoller ou atterrir un appareil sans son accord. Ce n’est pas une position dominante : c’est un monopole absolu, garanti par la loi et par la nature même de l’activité. Quand les contrôleurs s’arrêtent, tout s’arrête. Pas une partie du trafic. Tout.

Les 150 000 passagers concernés n’ont pas choisi d’être impliqués dans ce conflit. Ils ont acheté un billet, préparé un voyage, organisé un déplacement professionnel ou des vacances. Certains rentrent chez eux. D’autres rejoignent un proche malade. Aucun d’entre eux ne peut reporter son vol sur un autre opérateur de contrôle aérien, parce qu’il n’en existe pas.

C’est précisément ce que l’on appelle une prise d’otages économique : le dommage est infligé non pas à l’employeur, mais à des tiers totalement étrangers au conflit, qui n’ont aucun moyen de s’en protéger.

Ce que ce cas révèle sur le droit de grève tel qu’il est pratiqué

Le droit de grève est un droit fondamental. Mais un droit s’exerce dans un cadre, et ce cadre suppose que la pression s’exerce sur la bonne cible. Dans le secteur privé concurrentiel, une grève pénalise l’entreprise visée : elle perd des clients, des marchés, du chiffre d’affaires. La pression est réelle et elle s’adresse à celui qui peut céder.

Dans un monopole public, la mécanique est inversée. L’employeur, lui, ne perd pas de clients : il n’en a qu’un seul, captif, qui s’appelle l’ensemble des usagers. C’est donc sur eux que tombe la totalité du coût du conflit, sans qu’ils aient voix au chapitre dans la négociation.

La question n’est pas de supprimer le droit de grève. Elle est de savoir si, dans des secteurs où l’arrêt de travail équivaut à priver des centaines de milliers de personnes d’un service qu’elles ne peuvent obtenir nulle part ailleurs, des règles spécifiques ne devraient pas s’appliquer : un préavis plus long, un service minimum garanti, ou une obligation de soumettre le conflit à une médiation avant de paralyser le trafic.

D’autres pays européens ont tranché cette question. La Belgique, elle, laisse 150 000 voyageurs se débrouiller.